Errances le long du fleuve

Joies, regrets & contemplations.

Je ne suis pas très vieux. Peut-être six, sept, huit ans ? Papa n’est pas là. Nous sommes partis en vacances, Maman, mon lumineux petit frère et moi, sans lui encore, dans l’Opel Vectra bordeaux. Je suis encore blond et, malheureusement, le soleil aime zébrer ma peau de roux de coups de soleil de rougeurs cuisantes. Les plages de la Manche, souvent nuageuses, sont traîtres, fraîches et se prêtant facilement à relâcher l’attention des adultes comme des enfants face aux rayons pourtant bien présents. Mon frère reste caché sous le parasol sous une grande casquette mais je joue dans le sable sans me méfier et pleure le lendemain des douleurs amenées par les brûlures. Maman me passe du Borostyrol que je hais : odeur forte, chaleur remplacée par le froid. La crème reste sur ma peau et se colle aux draps.

Quelques jours après, ma peau commence à peler et j’éprouve cette première sensation perverse d’arracher de longs lambeaux pour voir apparaître cette nouvelle chair à peine créée.

Nous retournons chaque jour sur la plage que ma mère fréquentait enfant, ou si elle se fait trop fréquentée, celle de l’autre côté de la pointe, plus longue, plus commune, moins sauvage. Je suis fasciné, j’imagine comme tous les enfants, par le mouvement ascendant et descendant des marées, sans vraiment plus me poser de questions. Je trace de minuscules canaux qui font ressortir l’eau de mer des couches basses de la plage, pour créer de petits deltas détruits perpétuellement par la marée. La création de châteaux et de dunes ne m’intéresse pas : voir se créer sous mes yeux de nouvelles rivières, de nouveaux territoires, des contrées avec des noms inconnus, en accéléré, aussitôt détruits par un univers impitoyable – voilà qui est fichtrement plus excitant.

Maman lit.

Papa est resté à Paris, ou peut-être en province sur le lieu d’une de ses missions, pour travailler : mesurer la France, tracer de grands triangles de formes irrégulières, de hauteurs improbables, afin de mieux s'approprier les limites de nos vies humaines. La géométrie : entourer de repères fixes et stables, poser des balises, des pierres de béton dont l'altitude, la hauteur dans l'espace, le temps et le rapport aux autres sont connues – voilà une obsession poétique, futile, radicalement cartésienne (jeu de mots bien involontaire). Parfois même, mesurer des étendues plus vastes : l'Afrique, le désert d'Arabie. Des étendues de sables et de roches indifférenciées, aux couleurs à peine changeantes sur des centaines, des milliers de kilomètres.

Les mêmes sables, peut-être, qui composent des millions d'années plus tard ceux contre qui je pose mon dos couvert de meurtrissures solaires, sur la plage de la Guimorais, près de Saint-Malo et Cancale. Je retourne dans l'eau jusqu'à en avoir froid puis me blottit contre la dune sous le parasol. Maman continue à lire et je ne sais pas à quoi elle pense. À cette époque, je ne savais pas si Papa lui manquait ou non. La fantaisie apportée par ma mère, son éducation beaucoup plus joyeuse que la gravité imposée par la présence paternelle me faisait, je crois, passer toute sensation de manque. Le tracé des rivières et des fleuves dans les atlas et les cartes des dictionnaires ressemble étrangement à celui de l'eau qui s'écoule du haut de la plage vers la mer, en miniature. Je m'amuse à créer mes propres deltas, mes dérivations, mes canaux. Soudain : catastrophe ! Le tsunami renverse mes savantes constructions et tout est à refaire. Il est temps de rentrer, le vent pousse le frais sur la peau et c'est bientôt l'heure du Borostyrol.

Nous avons loué un gîte à quelques kilomètres dans les terres, mitoyens d'un autre : il est habité pour les vacances par des allemands sympathiques et stéréotypés. Blonds aux yeux bleus, forts, hospitaliers. Leur fille a mon âge, nous jouons torse nus sans nous comprendre. Le père parle un français tout à fait correct. “Bonne nuit, gute nacht !” nous dit-il après l'apéritif, faisant rire ma mère. Je n'ai aucun souvenir de la femme.

Je crois que mon père nous a rejoint après quelques temps. Le ciel s'est obscurci et je n'ai plus de souvenirs de ces moments-là.